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Cours de français en ligne (par B. MIRGAIN)

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Bernard.Mirgain@ac-nancy-metz.fr

Mise en ligne de cours de français. Aide gratuite pour les élèves.

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  • Oral du baccalauréat de français. Liste des textes. Session 2013
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LISTE COMPLETE DES TEXTES POUR LE BAC 1° S5 SVT

LISTE COMPLETE DES TEXTES POUR LE BAC 1° S5 SVT
OBJET D'ETUDE N° 1
L'argumentation, l'apologue
1.« Le Héron » – Fable IV , Livre VII – La Fontaine - 1668
2. « Les obsèques de la Lionne» -Livre VIII, Fable XIV - La Fontaine - 1678
3. « Gnathon » La Bruyère - « Les Caractères ou les M½urs de ce siècle » - 1691 chapitre XI « De l'Homme » - éditions Classiques Garnier p.335
4. « Ménalque » Remarque VI du chap XI Jean de La Bruyère (1645 -1696)
5. « Des Jugements » - remarque 118 –
6. « Lettres Persanes » - Montesquieu – 46

TEXTE 1 - « Le Héron »
Fable IV – Le Héron (Abstémius) – Livre VII

Un jour, sur ses longs pieds, alloit, je ne sais où,
Le Héron au long bec emmanché d'un long cou.
Il côtoyait une rivière.
L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours ;
Ma commère la Carpe y faisoit mille tours
Avec le Brochet son compère.
Le Héron en eût fait aisément son profit :
Tous approchaient du bord ; l'oiseau n'avoit quà prendre.
Mais il crut mieux faire d'attendre
Qu'il eût un peu plus d'appétit :
Il vivoit de régime, et mangeoit à ses heures.
Après quelques moments, l'appétit vint : l'Oiseau,
S'approchant du bord, vit sur l'eau
Des tanches qui sortoient du fond de ces demeures.
Le mets ne lui plut pas ; il s'attendoit à mieux,
Et montroit un goût dédaigneux,
Comme le Rat du bon Horace.
« Moi, des tanches ! dit il, moi, Héron, que je fasse
Une si pauvre chère ? Et pour qui me prend on ? »
La tanche rebutée, il trouva du goujon.
« Du goujon ! c'est bien là le dîner d'un Héron !
J'ouvrirois pour si peu le bec! aux Dieux ne plaise ! »
Il l'ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
Qu'il ne vit plus aucun poisson.
La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un limaçon.

Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ;
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez vous de rien dédaigner,
Surtout quand vous avez à peu près votre compte.
Bien des gens y sont pris. Ce n'est pas aux hérons
Que je parle ; écoutez, humains, un autre conte :
Vous verrez que chez vous j'ai puisé ces leçons.

TEXTE 2 : Les obsèques de la lionne
La femme du Lion mourut;
Aussitôt chacun accourut
Pour s'acquitter envers le Prince
De certains compliments de consolation,
Qui sont surcroît d'affliction.
Il fit avertir sa province
Que les obsèques se feraient
Un tel jour, en tel lieu; ses prévôts y seraient
Pour régler la cérémonie,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s'y trouva.
Le Prince aux cris s'abandonna,
Et tout son antre en résonna
Les Lions n'ont point d'autre temple.
On entendit, à son exemple,
Rugir en leurs patois Messieurs les courtisans.
Je définis la cour un pays où les gens,
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu'il plaît au Prince, ou, s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le parêtre :
Peuple caméléon, peuple singe du maître;
On dirait qu'un' esprit anime mille corps :
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir à notre affaire,
Le Cerf ne pleura point. Comment eût il pu faire ?
Cette mort le vengeait : la Reine avait jadis
Étranglé sa femme et son fils.
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire,
Et soutint qu'il l'avait vu rire.
La colère du Roi, comme dit Salomon,
Est terrible, et surtout celle du roi Lion ;
Mais ce Cerf n'avait pas accoutumé de lire.
Le Monarque lui dit: « Chétif hôte des bois,
Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix.
Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes
Nos sacrés ongles. venez, Loups,
Vengez la Reine; immolez tous
Ce traître à ses augustes mânes''.
Le Cerf reprit alors: « Sire, le temps de pleurs
Est passé ; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,
Tout près d'ici m'est apparue ;
Et je l'ai d'abord reconnue.
« Ami, m'a t elle dit, garde" que ce convoi,
« Quand je vais chez les Dieux, ne t'oblige à des larmes.
« Aux Champs Élysiens j'ai goûté mille charmes,
« Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
« Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi :
« J'y prends plaisir. » A peine on eut ouï la chose,
Qu'on se mit à crier. « Miracle! Apothéose ! »
Le Cerf eut un présent, bien loin d'être puni.
Amusez les rois par des songes,
Flattez les, payez les d'agréables mensonges
Quelque indignation dont leur coeur soit rempli,
Ils goberont l'appât; vous serez leur ami.

Texte 3 : Gnathon, l'égoïste
Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie; il se rend maître du plat, et fait son propre de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe; on le suit à la trace. [...] Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.

« Les Caractères ou les M½urs de ce siècle » 1691 - Jean de La Bruyère (1645 -1696) – Chapitre XI « De l'Homme » - remarque 112 - éditions Classiques Garnier

Texte 4 : Ménalque, le distrait.

Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la referme: il s'aperçoit qu'il est en bonnet de nuit; et venant à mieux s'examiner, il se trouve rasé à moitié, il voit que son épée est mise du côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise est par-dessus ses chausses. S'il marche dans les places, il se sent tout d'un coup rudement frapper à l'estomac ou au visage; il ne soupçonne point ce que ce peut être, jusqu'à ce qu'ouvrant les yeux et se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derrière un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On l'a vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser dans ses jambes, et tomber avec lui chacun de son côté à la renverse. Il lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tête pour tête à la rencontre d'un prince et sur son passage, se reconnaître à peine, et n'avoir que le loisir de se coller à un mur pour lui faire place. Il cherche, il brouille, il crie, il s'échauffe, il appelle ses valets l'un après l'autre: on lui perd tout, on lui égare tout; il demande ses gants, qu'il a dans ses mains, semblable à cette femme qui prenait le temps de demander son masque lorsqu'elle l'avait sur son visage. Il entre à l'appartement, et passe sous un lustre où sa perruque s'accroche et demeure suspendue: tous les courtisans regardent et rient; Ménalque regarde aussi et rit plus haut que les autres, il cherche des yeux dans toute l'assemblée où est celui qui montre ses oreilles, et à qui il manque une perruque. S'il va par la ville, après avoir fait quelque chemin, il se croit égaré, il s'émeut, et il demande où il est à des passants, qui lui disent précisément le nom de sa rue; il entre ensuite dans sa maison, d'où il sort précipitamment, croyant qu'il s'est trompé. Il descend du Palais, et trouvant au bas du grand degré un carrosse qu'il prend pour le sien, il se met dedans: le cocher touche et croit remener son maître dans sa maison; Ménalque se jette hors de la portière, traverse la cour, monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il s'assit, il se repose, il est chez soi. Le maître arrive: celui-ci se lève pour le recevoir; il le traite fort civilement, le prie de s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; il parle, il rêve, il reprend la parole: le maître de la maison s'ennuie, et demeure étonné; Ménalque ne l'est pas moins, et ne dit pas ce qu'il en pense: il a affaire à un fâcheux, à un homme oisif, qui se retirera à la fin, il l'espère, et il prend patience: la nuit arrive qu'il est à peine détrompé.

La Bruyère, ibid. remarque 7 du chapitre « De l'Homme »


TEXTE 5

« Des Jugements » (Les Caractères ou les M½urs de ce siècle – chapitre XII – 1688)

Vous dites d'un tiercelet de faucon qui est fort léger, et qui fait une belle descente sur la perdrix : «Voilà un bon oiseau» ; et d'un lévrier qui prend un lièvre corps à corps : «C'est un bon lévrier». Je consens aussi que vous disiez d'un homme qui court le sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce : «Voilà un brave homme.» Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui s'affrontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites «Voilà de sots animaux», et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe ; que de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l'air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas : "Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler ?» Et si les loups en faisaient de même : « Quels hurlements, quelle boucherie ! » Et si les uns ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous à détruire ainsi, et à anéantir leur propre espèce ; ou près l'avoir conclu ne ririez-vous pas de tout votre coeur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes? Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles ; imaginé les lances ; les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, et à mon gré fort judicieusement; car avec vos seules mains que pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tête ? au lieu que vous voilà munis d'instruments commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies, d'où peut couler votre sang jusqu'à la dernière goutte, sans que vous puissiez craindre d'en échapper. Mais, comme vous devenez d'année à autre plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette vieille manière de vous exterminer : vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine ; vous en avez d'autres plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en deux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui, tombant sur vos toits, enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlevant les voûtes, et font sauter en l'air, avec vos femmes, l'enfant et la nourrice ; et c'est là encore où gît la gloire ; elle aime le remue-ménage, et elle est personne d'un grand fracas.

TEXTE 6

Lettres persanes, Montesquieu, lettre XLVI, (1721)

De Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1713


Un homme faisait tous les jours à Dieu cette prière : « Seigneur, je n'entends rien dans les disputes que l'on fait sans cesse à votre sujet. Je voudrais vous servir selon votre volonté ; mais chaque homme que je consulte veut que je vous serve à la sienne. Lorsque je veux vous faire ma prière, je ne sais en quelle langue je dois vous parler. Je ne sais pas non plus en quelle posture je dois me mettre: l'un dit que je dois vous prier debout ; l'autre veut que je sois assis ; l'autre exige que mon corps porte sur mes genoux. Ce n'est pas tout : il en à qui prétendent que je dois me laver tous les matins avec de l'eau froide; d'autres soutiennent que vous me regardez avec horreur si je ne me fais pas couper un petit morceau de chair. Il m'arriva l'autre jour de manger un lapin dans un caravansérail. Trois hommes qui étaient auprès de là me firent trembler : ils me soutinrent tous trois que je vous avais grièvement offensé; l'un, parce que cet animal était immonde; l'autre, parce qu'il était étouffé; l'autre enfin, parce qu'il n'était pas poisson. Un brachmane qui passait par là, et que je pris pour juge, me dit : “Ils ont tort : car apparemment vous n'avez pas tué vous-même cet animal. - Si fait, lui dis-je. – Ah ! vous avez commis une action abominable, et que Dieu ne vous pardonnera jamais, me dit-il d'une voix sévère. Que savez-vous si l'âme de votre père n'était pas passée dans cette bête ? » Toutes ces choses, Seigneur, me jettent dans un embarras inconcevable : je ne puis remuer la tête que je ne sois menacé de vous offenser; cependant je voudrais vous plaire et employer à cela la vie que je tiens de vous. Je ne sais si je me trompe; mais je crois que le meilleur moyen pour y parvenir est de vivre en bon citoyen dans la société où vous m'avez fait naître et en bon père dans la famille que vous m'avez donnée. »

Contenus et mise en ½uvre

*la visée argumentative des fables, des maximes et sentences, des portraits
*l'apologue, un récit fictif (fabula), une argumentation indirecte à portée moralisatrice (double statut narratif et démonstratif)
*l'esthétique du portrait chez La Buyère
*l'esthétique des fables : variété des tons (ironie, humour), des styles, des ressources du vers (métrique, rythme, rimique, etc...), les formes du discours rapporté
*les animaux et les hommes dans l'univers des fables , la représentation de la nature et de la société :la philosophie de La Fontaine (morale et sagesse de l'humanisme lafontainien)

TRAVAUX ECRITS 1° S 5 SVT

1. Commentaire littéraire de Ménalque – La Buyère - (devoir à la maison avec corrigé complet et méthodologie en classe).

2. Commentaire littéraire
Lettres persanes, Montesquieu, lettre XLVI, (1721)

EXERCICES ORAUX

Diction, récitation (intégrale) des textes suivants : « Le Héron », « Gnathon » et « Ménalque », précédées de séances de relaxation conduites en classe par une infirmière relaxologue du CHU Jean Monet d'Epinal

OBJET D'ETUDE N° 2
Un mouvement littéraire et culturel
Le Siècle des Lumières
L'INGENU - VOLTAIRE (1767)

LECTURES METHODIQUES EN CLASSE

TEXTE 1 : "Comment le prieur de Notre Dame de la Montagne et Mademoiselle sa soeur rencontrèrent un luron" chapitre I Incipit "Un jour, Saint Dunstan ... » jusqu' à vis à vis mademoiselle" ibid. pp. 61 65
TEXTE 2 : chapitre VI - "L'Ingénu court chez sa maîtresse et devient furieux" – depuis « L'Ingénu possédait une vertu mâle... la mettre au désespoir" pp. 88 89
TEXTE 3 : chapitre IX « Arrivée de l'Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour » pp. 97 98 - depuis « L'Ingénu débarque en pot de chambre... » jusqu'à « qu'on m'emploie, et qu'on m'avance» pp. 97 98
TEXTE 4 : "Elle succombe par vertu" chapitre XVII "Elle priait son amie ... à connaître les hommes" pp. 127 128
TEXTE 5 : "La belle Saint Yves meurt, et ce qui en arrive" chapitre XX – depuis « La tante, presque sans vie ... » jusqu'à « et il pleurait" pp. 140 141

ÉTUDES D'ENSEMBLE
Le conte philosophique de VOLTAIRE, une satire religieuse, sociale et politique.
Roman d'apprentissage, roman sensible ?
L'antireligion et l'anticléricalisme voltairiens. La dénonciation du fanatisme : la tolérance, fondement de la philosophie des Lumières au XVIII° siècle.
Nature et Culture dans « L'Ingénu » : le mythe du bon sauvage, droit naturel et droit positif.
Les registres du conte : comique, tragique et pathétique dans le récit.
Travaux d'écriture
Commentaire littéraire (devoir à la maison) de l'extrait du dernier chapitre (la mort de mademoiselle Saint-Yves)
Dissertation Vous montrerez dans quelle mesure le conte philosophique de Voltaire est à la fois une satire politique et sociale, religieuse et philosophique.

TEXTE 1 – Incipit - Histoire véritable, tirée des manuscrits du P. Quesnel - 1767

Chapitre I « Comment le prieur de Notre Dame de la Montagne et Mademoiselle sa soeur rencontrèrent un Huron. »
Un jour, saint Dunstan, irlandais de nation et saint de profession, partit d'Irlande sur une petite montagne qui vogua vers les côtes de France et arriva, par cette voiture, à la baie de Saint Malo. Quand il fut à bord, il donna la bénédiction à sa montagne, qui lui fit de profondes révérences, et s'en retourna en Irlande par le même chemin qu'elle était venue.
Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers là, et lui donna le nom de prieuré de la Montagne, qu'il porte encore, comme un chacun sait.
En l'année 1689, le 15 juillet au soir, l'abbé de Kerkabon, prieur de Notre Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de la mer avec Mlle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le frais. Le prieur, déjà un peu sur l'âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de ses voisins. Ce qui lui avait donné surtout une grande considération, c'est qu'il était le seul bénéficier du pays qu'on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il avait soupé avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de théologie; et, quand il était las de lire saint Augustin, il s'amusait avec Rabelais : aussi tout le monde disait du bien de lui.
Mlle de Kerkabon, qui n'avait jamais été mariée, quoiqu'elle eût grande envie de l'être, conservait de la fraîcheur, à l'âge de quarante cinq ans. Son caractère était bon et sensible, elle aimait le plaisir et était dévote.
Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer : « Hélas c'est ici que s'embarqua notre pauvre frère avec notre chère belle sueur Mme de Kerkabon, sa femme, sur la frégate l'Hirondelle, en 1669, pour aller servir en Canada. S'il n'avait pas été tué, nous pourrions espérer de le revoir encore.
Croyez vous, disait Mlle de Kerkabon, que notre belle-s½ur ait été mangée par les Iroquois, comme on nous l'a dit? Il est certain que, si elle n'avait pas été mangée, elle serait revenue au pays... Je la pleurerai toute ma vie... C'était une femme charmante; et notre frère, qui avait beaucoup d'esprit, aurait fait assurément une grande fortune. »
Comme ils s'attendrissaient l'un et l'autre à ce souvenir, ils virent entrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui arrivait avec la marée : c'étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées de leur pays, Ils sautèrent à terre, sans regarder M. le prieur, ni Mlle sa s½ur, qui fut très choquée du peu d'attention qu'on avait pour elle.
II n'en fut pas de même d'un jeune homme très bien fait, qui s'élança d'un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se trouva vis-à-vis mademoiselle. Il lui fit un signe de tête, n'étant pas dans l'usage de faire la révérence. Sa figure et son ajustement attirèrent les regards du frère et de la sueur. Il était nu-tête et nu jambes, les pieds chaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses, un petit pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée, l'air martial et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d'eau des Barbades, et dans l'autre une espèce de bourse dans laquelle étaient un globe et de très bons biscuits de mer. Il parlait français fort intelligiblement. Il présenta de son eau des Barbades à Mlle de Kerkabon et à monsieur son frère; il en but avec eux; il leur en fit reboire encore, et cela d'un air si simple et si naturel, que le frère et la soeur en furent charmés. Ils lui offrirent leurs services, en lui demandant qui il était et où il allait. Le jeune homme leur répondit qu'il n'en savait rien, qu'il était curieux, qu'il avait voulu voir comment les côtes de France étaient faites, qu'il était venu et allait s'en retourner.

M. le prieur, jugeant à son accent qu'il n'était pas Anglais, prit la liberté de lui demander de quel pays il était. « Je suis Huron », lui répondit le jeune homme.

TEXTE 2

CHAPITRE VI - L'Ingénu court chez sa maîtresse et devient furieux
L'Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son patron Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême ; il allait l'exercer dans toute son étendue, lorsqu'aux cris perçants de la demoiselle plus discrètement vertueuse accourut le sage abbé de Saint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique dévot, et un prêtre de la paroisse. Cette vue modéra le courage de l'assaillant. « Eh, mon Dieu ! Mon cher voisin, lui dit l'abbé, que faites-vous là ? - Mon devoir, répliqua le jeune homme ; je remplis mes promesses, qui sont sacrées. »

Mlle de Saint Yves se rajusta en rougissant. On emmena l'Ingénu dans un autre appartement. L'abbé lui remontra l'énormité du procédé. L'Ingénu se défendit sur les privilèges de la loi naturelle, qu'il connaissait parfaitement. L'abbé voulut prouver que la loi positive devait avoir tout l'avantage, et que, sans les conventions faites entre les hommes, la loi de nature ne serait presque jamais qu'un brigandage naturel. « II faut, lui disait il, des notaires, des prêtres, des témoins, des contrats, des dispenses. » L'ingénu lui répondit par la réflexion que les sauvages ont toujours faite : « Vous êtes donc de bien malhonnêtes gens, puisqu'il faut entre vous tant de précautions. »
L'abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. « Il y a, dit il, je l'avoue, beaucoup d'inconstants et de fripons parmi nous, et il y en aurait autant chez les Hurons s'ils étaient rassemblés dans une grande ville; mais aussi il y a des âmes sages, honnêtes, éclairées, et ce sont ces hommes là qui ont fait les lois. Plus on est homme de bien, plus on doit s'y soumettre ; on donne l'exemple aux vicieux, qui respectent un frein que la vertu s'est donné elle même. »
Cette réponse frappa l'Ingénu. On a déjà remarqué qu'il avait l'esprit juste. On l'adoucit par des paroles flatteuses; on lui donna des espérances : ce sont les deux pièges où les hommes des deux hémisphères se prennent; on lui présenta même Mlle de Saint Yves, quand elle eut fait sa toilette. Tout se passa avec la plus grande bienséance. Mais, malgré cette décence, les yeux étincelants de l'Ingénu Hercule firent toujours baisser ceux de sa maîtresse, et trembler la compagnie.

On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. II fallut encore employer le crédit de la belle Saint Yves ; plus elle sentait son pouvoir sur lui, et plus elle l'aimait. Elle le fit partir, et en fut très affligée ; enfin, quand il fut parti, l'abbé, qui non seulement était le frère très aîné de Mlle de Saint Yves, mais qui était aussi son tuteur, prit le parti de soustraire sa pupille aux empressements de cet amant redoutable. II alla consulter le bailli, qui, destinant toujours son fils à la soeur de l'abbé, lui conseilla de mettre la pauvre fille dans une communauté. Ce fut un coup terrible : une indifférente qu'on mettrait au couvent jetterait les hauts cris ; mais une amante, et une amante aussi sage que tendre, c'était de quoi la mettre au désespoir.

TEXTE 3

Chapitre IX - Arrivée de l'Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour

L'INGÉNU débarque en pot de chambre dans la cour des cuisines. Il demande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le roi. Les porteurs lui rient au nez, tout comme avait fait l'amiral anglais. II les traita de même, il les battit; ils voulurent le lui rendre, et la scène allait être sanglante s'il n'eût passé un garde du corps, gentilhomme breton, qui écarta la canaille. «Monsieur, lui dit le voyageur, vous me paraissez un brave homme ; je suis le neveu de M. le prieur de Notre Dame de la Montagne; j'ai tué des Anglais, je viens parler au roi : je vous prie de me mener dans sa chambre.» Le garde, ravi de trouver un brave de sa province, qui ne paraissait pas au fait des usages de la cour, lui apprit qu'on ne parlait pas ainsi au roi, et qu'il fallait être présenté par Mgr de Louvois. « Eh bien! menez moi donc chez ce Mgr de Louvois, qui sans doute me conduira chez Sa Majesté. Il est encore plus difficile, répliqua le garde, de parler à Mgr de Louvois qu'à Sa Majesté. Mais je vais vous conduire chez M. Alexandre, le premier commis de la guerre : c'est comme si vous parliez au ministre. » Ils vont donc chez ce M. Alexandre, premier commis, et ils ne purent être introduits ; il était en affaire avec une dame de la cour, et il y avait ordre de ne laisser entrer personne. « Eh bien! dit le garde, il n'y arien de perdu; allons chez le premier commis de M. Alexandre : c'est comme si vous parliez à M. Alexandre lui même. » Le Huron, tout étonné, le suit ; ils restent ensemble une demi heure dans une petite antichambre.
« Qu'est ce donc que tout ceci ? dit l'Ingénu; est ce que tout le monde est invisible dans ce pays ci ? Il est bien plus aisé de se battre en Basse Bretagne contre les Anglais que de rencontrer à Versailles les gens à qui on a affaire. » II se désennuya en racontant ses amours à son compatriote. Mais l'heure en sonnant rappela le garde du corps à son poste. Ils se promirent de se revoir le lendemain; et l'Ingénu resta encore une autre demi heure dans l'antichambre, en rêvant à Mlle de Saint Yves, et à la difficulté de parler aux rois et aux premiers commis.
Enfin le patron parut. « Monsieur, lui dit l'Ingénu, si j'avais attendu pour repousser les Anglais aussi longtemps que vous m'avez fait attendre mon audience, ils ravageraient actuellement la Basse Bretagne tout à leur aise. » Ces paroles frappèrent le commis. Il dit enfin au Breton : « Que demandez vous? Récompense, dit l'autre ; voici les titres. » II lui étala tous ses certificats. Le commis lut, et lui dit que probablement on lui accorderait la permission d'acheter une lieutenance « Moi ! que je donne de l'argent pour avoir repoussé les Anglais ! que je paye le droit de me faire tuer pour vous, pendant que vous donnez ici vos audiences tranquillement ? Je crois que vous voulez rire. Je veux une compagnie de cavalerie pour rien. Je veux que le roi fasse sortir Mlle de Saint-Yves du couvent, et qu'il me la donne par mariage. Je veux parler au roi en faveur de cinquante mille familles que je prétends lui rendre. En un mot, je veux être utile : qu'on m'emploie et qu'on m'avance ».

TEXTE 4

Chapitre XVII "Elle succombe par vertu" –
Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins indulgente que le jésuite, lui parla plus clairement encore. « Hélas ! dit elle, les affaires ne se font guère autrement dans cette cour si aimable, si galante et si renommée. Les places les plus médiocres et les plus considérables n'ont souvent été données qu'au prix qu'on exige de vous. Ecoutez, vous m'avez inspiré de l'amitié et de la confiance; je vous avouerai que, si j'avais été aussi difficile que vous l'êtes, mon mari ne jouirait pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loin d'en être fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde comme ma créature. Pensez vous que tous ceux qui ont été à la tête des provinces, ou même des armées, aient dû leurs honneurs et leur fortune à leurs seuls services ? II en est qui en sont redevables à mesdames leurs femmes. Les dignités de la guerre ont été sollicitées par l'amour; et la place a été donnée au mari de la plus belle.
« Vous êtes dans une situation bien plus intéressante: il s'agit de rendre votre amant au jour et de l'épouser; c'est un devoir sacré qu'il vous faut remplir. On n'a point blâmé les belles et les grandes dames dont je vous parle ; on vous applaudira, on dira que vous ne vous êtes permis une faiblesse que par un excès de vertu. – Ah ! quelle vertu ! s'écria la belle Saint-Yves ; quel labyrinthe d'iniquités ! quel pays ! et que j'apprends à connaître les hommes ! »

TEXTE 5

Chapitre XX –"La belle Saint Yves meurt, et ce qui en arrive"
La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans ses faibles bras, son frère était à genoux au pied du lit. Son amant pressait sa main, qu'il baignait de pleurs, et éclatait en sanglots ; il la nommait sa bienfaitrice, son espérance, sa vie, la moitié de lui même, sa maîtresse, son épouse. À ce mot d'épouse, elle soupira, le regarda avec une tendresse inexprimable, et soudain jeta un cri d'horreur; puis, dans un de ces intervalles où l'accablement et l'oppression des sens, et les souffrances suspendues, laissent à l'âme sa liberté et sa force, elle s'écria : « Moi, votre épouse ! Ah ! cher amant, ce nom, ce bonheur, ce prix, n'étaient plus faits pour moi; je meurs, et je le mérite. Ô dieu de mon coeur ! ô vous que j'ai sacrifié à des démons infernaux, c'en est fait, je suis punie, vivez heureux. »
Ces paroles tendres et terribles ne pouvaient être comprises ; mais elles portaient dans tous les coeurs l'effroi et l'attendrissement ; elle eut le courage de s'expliquer. Chaque mot fit frémir d'étonnement, de douleur et de pitié tous les assistants. Tous se réunissaient à détester l'homme puissant qui n'avait réparé une horrible injustice que par un crime, et qui avait forcé la plus respectable innocence à être sa complice.
« Qui ? vous, coupable ! lui dit son amant; non, vous ne l'êtes pas; le crime ne peut être que dans le coeur, le vôtre est à la vertu et à moi. »
Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener à la vie la belle Saint Yves. Elle se sentit consolée, et s'étonnait d'être aimée encore. Le vieux Gordon l'aurait condamnée dans le temps qu'il n'était que janséniste; mais étant devenu sage, il l'estimait et il pleurait.

OBJET D'ETUDE N° 3 : LE ROMAN

André Malraux : « La condition humaine » [1933]Gallimard – Collection Folio – 1946
Texte étudiés en classe
TEXTE 1
PREMIÈRE PARTIE - 21 MARS 1927 - incipit
Le meurtre de Tang-Yen-Ta
TEXTE 2
PREMIERE PARTIE - pp 51 52 – L'aveu de May à Kyo
TEXTE 3
IV ° PARTIE – La vengeance de Ferral - pp 221 222
TEXTE 4
IV° partie – L'attentat de Tchen - pp 235 236
TEXTE 5
VI° PARTIE La mort de Kyo pp 303 – 305

Etudes d'ensemble de l'½uvre
La Condition Humaine, un roman politique, idéologique et psychologique.
Le réalisme, le pathétique et le lyrisme épique dans le roman.
Les personnages dans le roman.
Le terrorisme et l'héroïsme tragique de Tchen.
La structure du roman.
Un roman polyphonique, un roman des voix intérieures.

Travaux d'écriture : dissertation
Dans un développement structuré et solidement organisé, vous démontrerez que « La condition humaine » est à la fois un roman politique, idéologique et métaphysique, mais aussi un roman psychologique

Texte 1

PREMIÈRE PARTIE - 21 MARS 1927
Minuit et demi.
Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire? Frapperait-il au travers? L'angoisse lui tordait l'estomac; il connaissait sa propre fermeté, mais n'était capable en cet instant que d'y songer avec hébétude, fasciné par ce tas de mousseline blanche qui tombait du plafond sur un corps moins visible qu'une ombre, et d'où sortait seulement ce pied à demi incliné par le sommeil, vivant quand même de la chair d'homme. La seule lumière venait du building voisin: un grand rectangle d'électricité pâle, coupé par les barreaux de la fenêtre dont l'un rayait le lit juste au-dessous du pied comme pour en accentuer le volume et la vie. Quatre ou cinq klaxons grincèrent à la fois. Découvert ? Combattre, combattre des ennemis qui se défendent, des ennemis éveillés !
La vague de vacarme retomba: quelque embarras de voitures (il y avait encore des embarras de voitures, là-bas, dans le monde des hommes...). Il se retrouva en face de la tache molle de la mousseline et du rectangle de lumière, immobiles dans cette nuit où le temps n'existait plus.
Il se répétait que cet homme devait mourir. Bêtement : car il savait qu'il le tuerait. Pris ou non, exécuté ou non, peu importait. Rien n'existait que ce pied, cet homme qu'il devait frapper sans qu'il se défendît, car, s'il se défendait, il appellerait.
Les paupières battantes, Tchen découvrait en lui, jusqu'à la nausée, non le combattant qu'il attendait, mais un sacrificateur. Et pas seulement aux dieux qu'il avait choisis: sous son sacrifice à la révolution grouillait un monde de profondeurs auprès de quoi cette nuit écrasée d'angoisse n'était que clarté. « Assassiner n'est pas seulement tuer... » Dans ses poches, ses mains hésitantes tenaient, la droite un rasoir fermé, la gauche un court poignard. Il les enfonçait le plus possible, comme si la nuit n'eût pas suffi à cacher ses gestes. Le rasoir était plus sûr, mais Tchen sentait qu'il ne pourrait jamais s'en servir; le poignard lui répugnait moins. Il lâcha le rasoir dont le dos pénétrait dans ses doigts crispés; le poignard était nu dans sa poche, sans gaine. Il le fit passer dans sa main droite, la gauche retombant sur la laine de son chandail et y restant collée. Il éleva légèrement le bras droit, stupéfait du silence qui continuait à l'entourer, comme si son geste eût dû déclencher quelque chute. Mais non, il ne se passait rien: c'était toujours à lui d'agir.

Ce pied vivait comme un animal endormi. Terminait-il un corps? « Est-ce que je deviens imbécile? » Il fallait voir ce corps. Le voir, voir cette tête; pour cela, entrer dans la lumière, laisser passer sur le lit son ombre trapue. Quelle était la résistance de la chair? Convulsivement, Tchen enfonça le poignard dans son bras gauche. La douleur (il n'était plus capable de songer que c'était son bras), l'idée du supplice certain si le dormeur s'éveillait le délivrèrent une seconde : le supplice valait mieux que cette atmosphère de folie.


TEXTE 2

L'AVEU DE MAY A KYO – PREMIERE PARTIE - pp 51 52

Cet amour souvent crispé qui les unissait comme un enfant malade, ce sens commun de leur vie et de leur mort, cette entente charnelle entre eux, rien de tout cela n'existait en face de la fatalité qui décolore les formes dont nos regards sont saturés. « L'aimerais-je moins que je ne crois? » pensa-t-il. Non. Même en ce moment, il était sûr que si elle mourait, il ne servirait plus sa cause avec espoir, mais avec désespoir, comme un mort lui-même. Rien, pourtant, ne prévalait contre la décoloration de ce visage enseveli au fond de leur vie commune comme dans la brume, comme dans la terre. Il se souvint d'un ami qui avait vu mourir l'intelligence de la femme qu'il aimait, paralysée pendant des mois; il lui semblait voir mourir May ainsi, voir disparaître absurdement, comme un nuage qui se résorbe dans le ciel gris, la forme de son bonheur. Comme si elle fût morte deux fois, du temps, et de ce qu'elle lui disait.
Elle se leva, alla jusqu'à la fenêtre. Elle marchait avec netteté, malgré sa fatigue. Choisissant, par crainte et pudeur sentimentale mêlées, de ne plus parler de ce qu'elle venait de dire puisqu'il se taisait, désirant fuir cette conversation à laquelle elle sentait pourtant qu'ils n'échapperaient pas, elle essaya d'exprimer sa tendresse en disant n'importe quoi, et fit appel, d'instinct, à un animisme qu'il aimait: en face de la fenêtre, un des arbres de mars s'était épanoui pendant la nuit; la lumière de la pièce éclairait ses feuilles encore recroquevillées, d'un vert tendre sur le fond obscur.
Il a caché ses feuilles dans son tronc pendant le jour, dit-elle, et il les sort cette nuit pendant qu'on ne le voit pas.
Elle semblait parler pour elle-même, mais comment Kyo se fût-il mépris au ton de sa voix?
Tu aurais pu choisir un autre jour, dit-il pourtant entre ses dents.
Lui aussi se voyait dans la glace, appuyé sur son coude, si japonais de masque entre ses draps blancs. « Si je n'étais pas métis... » Il faisait un effort intense pour repousser les pensées haineuses ou basses toutes prêtes à justifier et nourrir sa colère. Et il la regardait, la regardait, comme si ce visage eût dû retrouver, par la souffrance qu'il infligeait, toute la vie qu'il avait perdue.
Mais, Kyo, c'est justement aujourd'hui que ça n'avait pas d'importance... et...
Elle allait ajouter : « II en avait si envie ». En face de la mort, cela comptait si peu... Mais elle dit seulement :
...moi aussi, demain, je peux mourir...
Tant mieux. Kyo souffrait de la douleur la plus humiliante : celle qu'on se méprise d'éprouver. Réellement elle était libre de coucher avec qui elle voulait. D'où venait donc cette souffrance sur laquelle il ne se reconnaissait aucun droit, et qui se reconnaissait tant de droits sur lui?

TEXTE 3

LA VENGEANCE DE FERRAL - IV ° PARTIE

Cinq minutes plus tard, il faisait disposer les cages dans la chambre. Tous les objets précieux étaient rangés dans les armoires, dont l'une n'était pas fermée. Il prit, sur le lit, pour le lancer dans l'armoire, un pyjama de nuit étalé, mais à peine touchait-il la soie tiède qu'il lui sembla que cette tiédeur, à travers son bras, se communiquait à tout son corps et que l'étoffe qu'il étreignait avait recouvert exactement le sein : les robes, les pyjamas pendus dans l'armoire entrouverte, retenaient en eux quelque chose de plus sensuel peut-être que le corps même de Valérie. Il faillit déchirer ces vêtements encore saturés de présence. S'il eût pu emporter le pyjama, il l'eût fait. Il le lança enfin dans l'armoire, dont le boy ferma la porte. A l'instant même où le pyjama quittait sa main, la légende d'Hercule et d'Omphale envahit brusquement son imagination, Hercule habillé en femme d'étoffes chiffonnables et tièdes comme celle-ci, humilié et satisfait de son humiliation. En vain il fit appel aux scènes sadiques qui tout à l'heure s'étaient imposées à lui : l'homme battu par Omphale et par Déjanire pesait sur toute sa pensée, la noyait dans une jouissance humiliée. Un pas s'approcha. II toucha son revolver dans sa poche. Le pas s'affaiblit au-delà de la porte, la main de Ferral changea de poche et il tira nerveusement son mouchoir. Il fit détacher les perroquets, mais les oiseaux craintifs se réfugièrent dans les coins et dans les rideaux. Le kangourou avait sauté sur le lit et s'y tenait. Ferral éteignit la lampe principale, ne laissa que la veilleuse : roses, blancs, avec les magnifiques mouvements d'ailes courbes et parés des phénix de la Compagnie des Indes, les perroquets commençaient à voler, dans un bruit de vol grossier et inquiet.


TEXTE 4

- L'ATTENTAT DE TCHEN - IV° partie

Tchen serra la bombe sous son bras avec reconnaissance. Les phares seuls sortaient de la brume. Presque aussitôt, précédée de la Ford de garde, la voiture entière en jaillit; une fois de plus il sembla à Tchen qu'elle avançait extraordinairement vite. Trois pousses obstruèrent soudain la rue, et les deux autos ralentirent. Il essaya de retrouver le contrôle de sa respiration. Déjà l'embarras était dispersé. La Ford passa, l'auto arrivait: une grosse voiture américaine flanquée de deux policier accrochés à ses marchepieds; elle donnait une telle impression de force que Tchen sentit que, s'il n'avançait pas, s'il attendait, il s'en écarterait malgré lui. II prit sa bombe par l'anse comme une bouteille de lait. L'auto du général était à cinq mètres, énorme. Il courut vers elle avec une joie d'extatique, se jeta dessus, les yeux fermés.
Il revint à lui quelques secondes plus tard : il n'avait ni senti ni entendu le craquement d'os qu'il attendait, il avait sombré dans un globe éblouissant. Plus de veste. De sa main droite il tenait un morceau de capot plein de boue ou de sang. A quelques mètres un amas de débris rouges, une surface de verre pilé, où brillait un dernier reflet de lumière, des... déjà il ne distinguait plus rien : il prenait conscience de la douleur, qui fut en moins d'une seconde au-delà de la conscience. Il ne voyait plus clair. Il sentait pourtant que la place était encore déserte; les policiers craignaient-ils une seconde bombe? II souffrait de toute sa chair, d'une souffrance pas même localisable : il n'était plus que souffrance. On s'approchait. Il se souvint qu'il devait prendre son revolver. Il tenta d'atteindre sa poche de pantalon. Plus de poche, plus de pantalon, plus de jambe : de la chair hachée. L'autre revolver, dans la poche de sa chemise. Le bouton avait sauté. Il saisit l'arme par le canon, la retourna sans savoir comment, tira d'instinct le cran d'arrêt avec son pouce. Il ouvrit enfin les yeux. Tout tournait, d'une façon lente et invincible, selon un très grand cercle, et pourtant rien n'existait que la douleur. Un policier était tout près. Tchen voulut demander si Chang-Kaï Shek était mort, mais il voulait cela dans un autre monde; dans ce monde-ci, cette mort même lui était indifférente.
De toute sa force, le policier le retourna d'un coup de pied dans les côtes. Tchen hurla, tira en avant, au hasard, et la secousse rendit plus intense encore cette douleur qu'il croyait sans fond. II allait s'évanouir ou mourir. Il fit le plus terrible effort de sa vie, parvint à introduire dans sa bouche le canon du revolver. Prévoyant la nouvelle secousse, plus douloureuse encore que la précédente, il ne bougeait plus. Un furieux coup de talon d'un autre policier crispa tous ses muscles : il tira sans s'en apercevoir.

TEXTE 5

VI° PARTIE LA MORT DE KYO –

Entre tout ce que cette dernière nuit couvrait de la terre, ce lieu de râles était sans doute le plus lourd d'amour viril. Gémir avec cette foule couchée, à rejoindre jusque dans son murmure de plaintes cette souffrance sacrifiée... Et une rumeur inentendue prolongeait jusqu'au fond de la nuit ce chuchotement de la douleur: ainsi qu'Hemmelrich, presque tous ces hommes avaient des enfants. Pourtant, la fatalité acceptée par eux montait avec leur bourdonnement de blessés comme la paix du soir, recouvrait Kyo, ses yeux fermés, ses mains croisées sur son corps abandonné, avec une majesté de chant funèbre. Il aurait combattu pour ce qui, de son temps, aurait été chargé du sens le plus fort et du plus grand espoir; il mourrait parmi ceux avec qui il aurait voulu vivre; il mourrait, comme chacun de ces hommes couchés, pour avoir donné un sens à sa vie. Qu'eût valu une vie pour laquelle il n'eût pas accepté de mourir? Il est facile de mourir quand on ne meurt pas seul. Mort saturée de ce chevrotement fraternel, assemblée de vaincus où des multitudes reconnaîtraient leurs martyrs, légende sanglante dont se font les légendes dorées! Comment, déjà regardé par la mort, ne pas entendre ce murmure de sacrifice humain qui lui criait que le coeur viril des hommes est un refuge à morts qui vaut bien l'esprit? Il tenait maintenant le cyanure dans sa main. Il s'était souvent demandé s'il mourrait facilement. Il savait que, s'il décidait de se tuer, il se tuerait; mais, connaissant la sauvage indifférence avec quoi la vie nous démasque à nous-mêmes, il n'avait pas été sans inquiétude sur l'instant où la mort écraserait sa pensée de toute sa pesée sans retour.
Non, mourir pouvait être un acte exalté, la suprême expression d'une vie à quoi cette mort ressemblait tant; et c'était échapper à ces deux soldats qui s'approchaient en hésitant. Il écrasa le poison entre ses dents comme il eût commandé, entendit encore Katow l'interroger avec angoisse et le toucher, et, au moment où il voulait se raccrocher à lui, suffoquant, il sentit toutes ses forces le dépasser, écartelées au- delà de lui-même contre une toute-puissante convulsion.


OBJET D'ETUDE N° 4
LE THEATRE

Oeuvre intégrale : Britannicus
Petits classiques LAROUSSE
Texte Intégral – 2006

Edition annotée par Marie-José Fourtanier

Textes étudiés en classe
Texte 1 : acte I, scène 1 [incipit]
Texte 2 : acte II, scène 2
Texte 3 : acte III, scène 8
Texte 4 : acte IV scène 2
Texte 5 : acte V, scène 5

Etudes d'ensemble
* L'oralité au théâtre (texte et spectacle), liens entre l'oral et l'écrit, le verbal et le visuel, le langage visuel et sonore, concordances et discordance (la double réception)
* Genres et registres (tragédie, tonalités pathétique, lyrique, ironique, satirique...)
* La double énonciation au théâtre : le jeu des acteurs (didascalies), les décors, les accessoires
La règle des 3 unités dans le théâtre classique.
* Théâtre et réalité : le règne de Néron
*Caractéristiques formelles de la tragédie.


Actions particulières
Projection en classe de la pièce, dans une mise en scène de Gildas Bourdet (réalisation d'Alexandre TARTA) -Théâtre de la Salamandre -Maison de la Culture de Bobigny 1982 document INA
Sortie spectacle ATP du 22 mai 2008
« Kroum l'ectoplasme » de Hanokh LEVIN
Mise en scène de Guy Freixe - Théâtre du Frêne de Paris


TEXTE 1
Acte I, scène 1 - Agrippine, Albine
ALBINE
Quoi ! tandis que Néron s'abandonne au sommeil,
Faut-il que vous veniez attendre son réveil ?
Qu'errant dans le palais, sans suite et sans escorte,
La mère de César veille seule à sa porte ?
Madame, retournez dans votre appartement.
AGRIPPINE
Albine, il ne faut pas s'éloigner un moment.
Je veux l'attendre ici : les chagrins qu'il me cause
M'occuperont assez tout le temps qu'il repose.
Tout ce que j'ai prédit n'est que trop assuré :
Contre Britannicus Néron s'est déclaré.
L'impatient Néron cesse de se contraindre ;
Las de se faire aimer, il veut se faire craindre.
Britannicus le gêne, Albine, et chaque jour
Je sens que je deviens importune à mon tour.
ALBINE
Quoi ! vous à qui Néron doit le jour qu'il respire,
Qui l'avez appelé de si loin à l'empire ?
Vous qui, déshéritant le fils de Claudius,
Avez nommé César l'heureux Domitius ?
Tout lui parle, Madame, en faveur d'Agrippine :
Il vous doit son amour.
AGRIPPINE
Il me le doit, Albine !
Tout, s'il est généreux, lui prescrit cette loi ;
Mais tout, s'il est ingrat, lui parle contre moi.
ALBINE
S'il est ingrat, madame ? Ah ! toute sa conduite
Marque dans son devoir une âme trop instruite.
Depuis trois ans entiers, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait
Qui ne promette à Rome un empereur parfait ?
Rome, depuis trois ans, par ses soins gouvernée,
Au temps de ses consuls croit être retournée ;
Il la gouverne en père. Enfin, Néron naissant
A toutes les vertus d'Auguste vieillissant.
AGRIPPINE
Non, non, mon intérêt ne me rend point injuste :
Il commence, il est vrai par où finit Auguste ;
Mais crains que, l'avenir détruisant le passé,
Il ne finisse ainsi qu'Auguste a commencé.
Il se déguise en vain : je lis sur son visage
Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage ;
Il mêle avec l'orgueil qu'il a pris dans leur sang
La fierté des Nérons qu'il puisa dans mon flanc.
Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices :
De Rome, pour un temps, Caius fut les délices ;
Mais, sa feinte bonté se tournant en fureur,
Les délices de Rome en devinrent l'horreur.
Que m'importe, après tout, que Néron, plus fidèle,
D'une longue vertu laisse enfin le modèle ?
Ai-je mis dans sa main le timon de l'Etat
Pour le conduire au gré du peuple et du sénat ?
Ah ! que de la patrie il soit, s'il veut, le père :
Mais qu'il songe un peu plus qu'Agrippine est sa mère.
De quel nom cependant pouvons-nous appeler
L'attentat que le jour vient de nous révéler ?
Il sait, car leur amour ne peut être ignorée,
Que de Britannicus Junie est adorée :
Et ce même Néron, que la vertu conduit,
Fait enlever Junie au milieu de la nuit !
Que veut-il ? Est-ce haine, est-ce amour qui l'inspire ?
Cherche-t-il seulement le plaisir de leur nuire ;
Ou plutôt n'est-ce point que sa malignité
Punit sur eux l'appui que je leur ai prêté ?

TEXTE 2
Acte II, scène 2 - Néron, Narcisse

NERON

Narcisse, c'en est fait, Néron est amoureux.

NARCISSE
Vous ?

NERON
Depuis un moment mais pour toute ma vie
J'aime, que dis-je, aimer ? J'idolâtre Junie !

NARCISSE
Vous aimez ?

NERON

Excité d'un désir curieux,
Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
Belle, sans ornement, dans le simple appareil
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
Relevaient de ses yeux les timides douceurs.
Quoi qu'il en soit, ravi d'une si belle vue,
J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue :
Immobile, saisi d'un long étonnement,
Je l'ai laissée passer dans son appartement.
J'ai passé dans le mien. C'est là que solitaire,
De son image en vain j'ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux, je croyais lui parler,
J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce ;
J'employais les soupirs, et même la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux sans se fermer, ont attendu le jour.
TEXTE 3
Scène 8 Néron, Britannicus, Junie

NERON
Prince, continuez des transports si charmants,
Je conçois vos bontés par ses remerciements,
Madame : à vos genoux je viens de le surprendre.
Mais il aurait aussi quelque grâce à me rendre :
Ce lieu le favorise, et je vous y retiens
Pour lui faciliter de si doux entretiens.
BRITANNICUS
Je puis mettre à ses pieds ma douleur ou ma joie
Partout où sa bonté consent que je la voie ;
Et l'aspect de ces lieux où vous la retenez
N'a rien dont mes regards doivent être étonnés.
NERON
Et que vous montrent-ils qui ne vous avertisse
Qu'il faut qu'on me respecte et que l'on m'obéisse ?
BRITANNICUS
Ils ne nous ont pas vus l'un et l'autre élever,
Moi pour vous obéir, et vous pour me braver ;
Et ne s'attendaient pas, lorsqu'ils nous virent naître,
Qu'un jour Domitius me dût parler en maître.
NERON
Ainsi par le destin nos voeux sont traversés ;
J'obéissais alors, et vous obéissez.
Si vous n'avez appris à vous laisser conduire,
Vous êtes jeune encore, et l'on peut vous instruire.
BRITANNICUS
Et qui m'en instruira ?
NERON
Tout l'empire à la fois,
Rome.
BRITANNICUS
Rome met-elle au nombre de vos droits
Tout ce qu'a de cruel l'injustice et la force,
Les empoisonnements, le rapt et le divorce ?
NERON
Rome ne porte point ses regards curieux
Jusque dans des secrets que je cache à ses yeux.
Imitez son respect.
BRITANNICUS
On sait ce qu'elle en pense.
NERON
Elle se tait du moins : imitez son silence.
BRITANNICUS
Ainsi Néron commence à ne plus se forcer.
NERON
Néron de vos discours commence à se lasser.
BRITANNICUS
Chacun devait bénir le bonheur de son règne.
NERON
Heureux ou malheureux, il suffit qu'on me craigne.
BRITANNICUS
Je connais mal Junie ou de tels sentiments
Ne mériteront pas ses applaudissements.
NERON
Du moins, si je ne sais le secret de lui plaire,
Je sais l'art de punir un rival téméraire.
BRITANNICUS
Pour moi, quelque péril qui me puisse accabler,
Sa seule inimitié peut me faire trembler.
NERON
Souhaitez-la ; c'est tout ce que je vous puis dire.
BRITANNICUS
Le bonheur de lui plaire est le seul où j'aspire.
NERON
Elle vous a promis, vous lui plairez toujours.
BRITANNICUS
Je ne sais pas du moins épier ses discours.
Je la laisse expliquer sur tout ce qui me touche,
Et ne me cache point pour lui fermer la bouche.
NERON
Je vous entends. Eh bien, gardes

TEXTE 4
Acte IV, scène 2
AGRIPPINE

Moi, le faire empereur ? Ingrat ! l'avez-vous cru ?
Quel serait mon dessein ? qu'aurais-je pu prétendre?
Quels honneurs dans sa cour, quel rang pourrais-je attendre ?
Ah ! si sous votre empire on ne m'épargne pas,
Si mes accusateurs observent tous mes pas,
Si de leur empereur ils poursuivent la mère,
Que ferais-je au milieu d'une cour étrangère ?
Ils me reprocheraient, non des cris impuissants,
Des desseins étouffés aussitôt que naissants,
Mais des crimes pour vous commis à votre vue,
Et dont je ne serais que trop tôt convaincue.
Vous ne me trompez point, je vois tous vos détours:
Vous êtes un ingrat, vous le fûtes toujours ;
Dès vos plus jeunes ans, mes soins et mes tendresses
N'ont arraché de vous que de feintes caresses.
Rien ne vous a pu vaincre ; et votre dureté
Aurait dû dans son cours arrêter ma bonté.
Que je suis malheureuse ! Et par quelle infortune
Faut-il que tous mes soins me rendent importune !
Je n'ai qu'un fils. O ciel ! qui m'entends aujourd'hui,
T'ai-je fait quelques voeux qui ne fussent pour lui ?
Remords, crainte, périls, rien ne m'a retenue ;
J'ai vaincu ses mépris, j'ai détourné ma vue
Des malheurs qui dès lors me furent annoncés ;
J'ai fait ce que j'ai pu : vous régnez, c'est assez.
Avec ma liberté, que vous m'avez ravie,
Si vous la souhaitez, prenez encor ma vie,
Pourvu que par ma mort tout le peuple irrité
Ne vous ravisse pas ce qui m'a tant coûté.


TEXTE 5
Acte V, scène 5 - Agrippine, Burrhus
AGRIPPINE
Quel attentat, Burrhus !
BURRHUS
Je n'y pourrai survivre,
Madame, il faut quitter la cour et l'empereur.
AGRIPPINE
Quoi! du sang de son frère il n'a point eu d'horreur ?
BURRHUS
Ce dessein s'est conduit avec plus de mystère :
A peine l'empereur a vu venir son frère,
Il se lève, il l'embrasse, on se tait, et soudain
César prend le premier une coupe à la main :
«Pour achever ce jour sous de meilleurs auspices,
Ma main de cette coupe épanche les prémices,
Dit-il ; dieux, que j'appelle à cette effusion,
Venez favoriser notre réunion».
Par les mêmes serments Britannicus se lie.
La coupe dans ses mains par Narcisse est remplie ;
Mais ses lèvres à peine en ont touché les bords,
Le fer ne produit point de si puissants efforts,
Madame : la lumière à ses yeux est ravie ;
Il tombe sur son lit sans chaleur et sans vie.
Jugez combien ce coup frappe tous les esprits :
La moitié s'épouvante et sort avec des cris ;
Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage
Sur les yeux de César composent leur visage.
Cependant sur son lit il demeure penché,
D'aucun étonnement il ne paraît touché :
«Ce mal dont vous craignez, dit-il, la violence
A souvent, sans péril, attaqué son enfance».
Narcisse veut en vain affecter quelque ennui,
Et sa perfide joie éclate malgré lui.
Pour moi, dût l'empereur, punir ma hardiesse,
D'une odieuse cour j'ai traversé la presse ;
Et j'allais, accablé de cet assassinat,
Pleurer Britannicus, César et tout l'Etat.

OBJET D'ETUDE N° 5
LA POESIE


Textes étudiés en classe

Texte 1 : « Allégorie » de C. Baudelaire
Les Fleurs du Mal - 1857
Texte 2 : « Le dormeur du val » Rimbaud
Texte 3 : « Les Colchiques » de Guillaume Apollinaire – cycle des « Rhénanes » - (écrit en 1903) -Recueil Alcools - 1913
Texte 4 : « L'huître » de F. Ponge 1942
Texte 5 : « Avec le Temps » chanson de Léo Ferré - 1974 “La mauvaise graine” textes, poèmes et chansons de 1946 à 1993 - Edition 1 Paris - 1993

Contenus et mise en ½uvre
*caractéristiques de l'expression et de l'écriture poétiques,
*oralité et musicalité du langage poétique, formes prosodiques, images (allégorie, métaphores , synecdoques, métonymies...) et figures de style
*poète musicien et musicien poète
*l'expression de la subjectivité (langage figuré, figures d'analogie), *relation son/sens, métrique, diction et interprétation (du vers codifié à l'avènement du poème en prose)
* les dimensions narratives, argumentatives, esthétiques (émotion et plaisir) de la poésie et du poème en prose

Travaux écrits réalisés par les élèves avec corrigé complet en classe :
Commentaire littéraire du poème « Les Colchiques » d'Apollinaire et de la chanson « Avec le temps » de Léo Ferré


TEXTE 1
« Allégorie » de Charles Baudelaire »

C'est une belle femme et de riche encolure,
Qui laisse dans son vin trainer sa chevelure.
Les griffes de l'amour, les poisons du tripot,
Tout glisse et tout s'émousse au granit de sa peau.
Elle rit à la Mort et nargue la Débauche,
Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche.
Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté
De ce corps ferme et droit la rude majesté.
Elle marche en déesse et repose en sultane;
Elle a dans le plaisir la foi mahométane,
Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins,
Elle appelle des yeux la race des humains.
Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde
Et pourtant nécessaire à la marche du monde,
Que la beauté du corps est un sublime don
Qui de toute infamie arrache le pardon.
Elle ignore l'Enfer comme la Purgatoire,
Et quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire.
Elle regardera la face de la Mort,
Ainsi qu'un nouveau-né, - sans haine et sans remords.

TEXTE 2

Le dormeur du val

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit

Arthur Rimbaud – Poésies – 1870

TEXTE 3 « Les Colchiques »
Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s'empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne
Les enfants de l'école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne
Guillaume Apollinaire – cycle des « Rhénanes » - (écrit en 1903) -Recueil Alcools - 1913
TEXTE 4

« L'huître », de Francis Ponge

L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C'est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l'ouvrir : il faut alors la tenir au creux d'un torchon, se servir d'un couteau ébréché et peu franc, s'y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s'y coupent, s'y cassent les ongles : c'est un travail grossier. Les coups qu'on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d'une sorte de halos.
A l'intérieur l'on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d'en dessus s'affaissent sur les cieux d'en dessous, pour ne plus former qu'une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l'odeur et à la vue, frangé d'une dentelle noirâtre sur les bords.

Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d'où l'on trouve aussitôt à s'orner.
F. Ponge, Le Parti pris des choses, 1942
TEXTE 5
Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
On oublie le visage et l'on oublie la voix
Le coeur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller
Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien
Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
L'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie
L'autre qu'on devinait au détour d'un regard
Entre les mots, entre les lignes et sous le fard
D'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit
Avec le temps tout s'évanouit
Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
Mêm' les plus chouett's souv'nirs ça t'as un' de ces gueules
A la Gal'rie j'farfouille dans les rayons d'la mort
Le samedi soir quand la tendresse s'en va tout seule
Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
L'autre à qui l'on croyait pour un rhume, pour un rien
L'autre à qui l'on donnait du vent et des bijoux
Pour qui l'on eût vendu son âme pour quelques sous
Devant quoi l'on s'traînait comme traînent les chiens
Avec le temps, va, tout va bien
Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
On oublie les passions et l'on oublie les voix
Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid
Avec le temps...
Avec le temps, va, tout s'en va
Et l'on se sent blanchi comme un cheval fourbu
Et l'on se sent glacé dans un lit de hasard
Et l'on se sent tout seul peut-être mais peinard
Et l'on se sent floué par les années perdues
Alors vraiment
Avec le temps on n'aime plus.

Léo Ferré : « Avec le temps » - Paroles et musique de L Ferré “Testament Phonographe”

Edizioni Gufo del Tramontano 1980



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#Posté le dimanche 13 avril 2008 05:35

Modifié le lundi 09 juillet 2012 10:31

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