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Cours de français en ligne (par B. MIRGAIN)

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Mise en ligne de cours de français. Aide gratuite pour les élèves.

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EXPLICATION LITTERAIRE : LE LOUP ET L'AGNEAU de Jean de La Fontaine



Dessin de MESCOULI.

Le loup et l'agneau
Livre Premier, Fable X

La raison du plus fort est toujours la meilleure:
Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
"Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
-Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle ;
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
-Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'agneau ; je tette encor ma mère
-Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. -C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge."
Là-dessus, au fond des forêts
Le loup l'emporte et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

Phèdre (I, 1) a recueilli cette fable chez Esope. Elle a ensuite été traduite en français pour les écoles de Port-Royal par Le Maître de Sacy. C'est ainsi qu'elle inspirera La Fontaine. Tristan l'Hermite qui, dans un récit qu'il fait à un petit prince malade, change, à la demande de son petit auditeur, la fin du texte afin de la rendre plus agréable. Dans la fable précédente, le rat des champs est effrayé par un bruit. Ici, le bruit a pris la forme d'un loup qui, non content de faire peur, tente de justifier l'acte qu'il va commettre.
Dans sa présentation de la fable, Thérèse indiquait quelques phrases d' analystes parfaitement intéressantes. Je les retranscris ci-dessous telles quelles. J'ajoute seulement que Napoléon, exilé à l'île de Sainte-Hélène, trouvait que ce poème péchait « dans son principe et sa morale » [« Mémorial de Ste-Hélène », Bourdin, 1842] On peut s'étonner d'une telle réaction venant de cet homme de guerre. Le terme de "procès" employé à la fin de la fable peut faire réfléchir en quoi elle peut exposer réellement un procès. " La Fontaine fixe en ses vers les circonstances respectives de ceux qui sont dans le récit accusateur (le Loup) et défenseur (l'Agneau) plaidant la cause de la victime (le Loup) face à l'agresseur (l' Agneau) afin que le lecteur soit le juge de cette cause" - la prétention du Loup qui veut avoir raison dans son injustice, et qui ne supprime tout prétexte et tout raisonnement que lorsqu'il est réduit à l'absurde par la réponse de l'Agneau." (Chamfort) " [...] "Le Loup et l'Agneau", cette merveille, pas un mot de trop ; pas un trait, pas un des propos du dialogue, qui ne soit révélateur. C'est un objet parfait." A. Gide (Journal 1939-1949, Bibliothèque de La Pléiade)

VOCABULAIRE

Titre:
La Fontaine lui-même fera allusion à cette fable dans « Contre ceux qui ont le goût difficile » (Livre II, fable I, vers 10) « J'ai fait parler le loup et répondre l'agneau ».
Même allusion dans « Le Bûcheron et Mercure » (Livre V, fable 1, vers 23-25) « J'oppose quelquefois, par une double image, / Le vice à la vertu, la sottise au bon sens, / Les agneaux aux loups ravissants, / [...] ».

Tout à l'heure: A l'instant.

Je me vas: "Tous ceux qui savent écrire et qui ont étudié, disent "je vais" [...] mais toute la cour dit "je va", et ne peut souffrir "je vais", qui passe pour un mot provincial ou du peuple de Paris" (Vaugelas). Je me vas forme dite progressive marquant la continuité de l'action je suis en train de me désaltérer.

Pas ancienne mesure de longueur (de la valeur approximative... d'un pas)

Si: Puisque.

Il faut que je me venge: Nous trouvons un développement différent dans le manuscrit de Conrart « - Tu la troubles, reprit cette bête cruelle. / Ne me cherche pas de raison ; / Car tout à l'heure il faut que je me venge. »



Corrigé du commentaire

Attention l Les indications entre crochets ne sont qu'une aide à la lecture et ne doivent pas figurer dans votre rédaction.

[Introduction]
En moins de trente vers et sans un détail inutile, La Fontaine fait, dans sa fable Le Loup et l'Agneau, le récit d'une rencontre dont l'issue ne laisse aucun doute entre un loup affamé et un agneau naïf. Mais ce récit prend une portée universelle, exemplaire: au delà de la violence des rapports de force dans le monde ce qu'il est convenu d'appeler la loi naturelle, selon laquelle les loups mangent les agneaux , La Fontaine décrit ici le comportement odieux de celui qui, non content d'exercer sa violence sur plus faible que lui, prétend la justifier par des arguments spécieux, inverse les rôles et se prétend victime pour pouvoir être bourreau. Oubliée la loi naturelle, nous sommes ici dans l'artifice, la duplicité des comportements de l'homme avec son semblable. On se rappelle ce qu'Aristote en pensait : « Homo lupus hominis !» [« L'homme est un loup pour l'homme.»]
Chaque personnage développe ici à sa façon son argumentation: avec mauvaise foi pour le Loup et avec une vraie candeur pour l'agneau. En confiant à des animaux la mission de représenter la violence brutale et odieuse, La Fontaine donne à sa fable toute sa portée et nous permet de transposer sa leçon dans le monde humain.

1. L'argumentation du Loup
En plaçant la morale de la fable en tête de son récit, La Fontaine supprime tout suspense en ce qui concerne l'issue inéluctable de l'affrontement entre le Loup et l'Agneau. Tout est joué d'avance dans ce « procès » (vers 29) truqué dont les méthodes expéditives semblent annoncer les tristes procès des pires régimes totalitaires et policiers avec leur chef d'accusation inventé, leur intimidation des victimes, leurs faux témoignages.
On ne comprend pas pourquoi le Loup cherche tout au long de son argumentation à justifier l'exécution de sa proie, en déguisant son véritable motif, à savoir sa « faim» (vers 6), et en se posant en victime qui exige réparation de son offenseur. II y a ici un renversement de situation assez stupéfiant et pour lequel le Loup déploie des trésors de rhétorique et de mauvaise foi, brutalement, sans la moindre mise en garde.

1.1. Des arguments matériels
C'est d'abord un fait matériel qu'il reproche à l' Agneau : ce dernier se permet de «troubler [son] breuvage». Le chef d'accusation est présenté dans son évidence et c'est sur les circonstances annexes du crime l'identité des complices que porte l'interrogatoire: « Qui te rend si hardi [...]?». Le Loup n'attend pas la réponse de l'Agneau: il l'a déjà condamné sans appel, comme le marque le temps du futur de l'indicatif : « Tu seras châtié». L'asyndète (absence d'un outil de liaison grammaticale, de conjonction de coordination) démontre la rapidité expéditive des man½uvres du loup, qui passe de l' accusation à l' exécution immédiate de la sentence. En effet, on attendrait dans ce vers : « tu seras donc châtié... »
L' attitude conciliante de l' Agneau et les arguments matériels irréfutables qu'il oppose sont balayés par le Loup qui nie l'évidence, comme s'il n'avait pas entendu la justification de l'Agneau: il reprend, mais sous une forme plus ramassée et plus hargneuse en trois mots «Tu la troubles» , son accusation exprimée au vers 7.

1.2. Mais aussi des assertions calomnieuses
Puis il quitte le domaine des préjudices matériels qu'il prétend subir ici et maintenant pour lancer une autre accusation. Elle est formulée d'une façon toujours aussi catégorique par un péremptoire «je sais» mais le Loup n'apporte pas la moindre justification à son affirmation; il quitte désormais le domaine des faits et du présent pour invoquer de prétendues assertions calomnieuses («tu médis») proférées dans le « passé» (vers 19). C'est donc ici un délit d'opinion qui est reproché à l'Agneau.
Le Loup se comporte ici comme le ferait l'agent d'une police politique dans un régime dictatorial qui prétend interdire à la population victime de ses exactions de se plaindre des sévices dont elle est victime: souffre et tais toi et même, si besoin est, bénis ton tyran...

1.3. Une prétendue conspiration
Les dénégations de l'Agneau ne décontenancent pas le Loup. II n'abandonne pas le chef d'accusation mais en modifie les circonstances: l'Agneau devient ici avec ses semblables l'instigateur d'une conspiration (la conspiration, c'est l'obsession de tous les pouvoirs tyranniques...) dans un drôle de monde à l'envers réinventé par le Loup où les agneaux et les moutons régneraient sur un peuple de « bergers » et de « chiens » c'est ce que sous entend la reprise du déterminant possessif « vos» du vers 25...

Mais il ne révèle pas ses sources ou ne donne pas l'identité de ses indicateurs : il se contente d'une formule indéfinie (« on me l'a dit »). Les hypothèses et les rectifications successives que le Loup s'obstine à apporter (« ton frère », « quelqu'un des tiens », « vous, vos bergers et vos chiens») ne sont pas le signe que le Loup est aux abois loin de là. Cette résistance inouïe de l'Agneau l'exaspère et ne fait que renforcer son désir d'en finir avec lui. On remarque que c'est d'ailleurs lorsque ses accusations sont le plus dénuées de fondement qu'il est le plus catégorique, multipliant les liens de cause à conséquence (« donc» à deux reprises, conjonction de coordination « car » ).

Enfin comble de la mauvaise foi - pour justifier son crime, le Loup, comme un héros de tragédie, revendique des valeurs aristocratiques: l'atteinte à son honneur, à sa réputation (« II faut que je me venge »).

2. L' argumentation de l'Agneau

L'argumentation de l'Agneau est à l'opposé de celle du Loup. En nombre de vers, elle équivaut à peu près à celle du Loup mais la répartition des répliques est bien différente. L'Agneau essaie de répondre à trois reprises aux menaces du Loup.

2.1. Une petite plaidoirie, des éléments à décharge]
La première fois (vers 10 17), il construit une vraie plaidoirie. Sans agressivité, avec une politesse respectueuse, il s'adresse au Loup à la troisième personne, reconnaît sa toute puissance («Sire », « Votre Majesté »). II n'aborde
pas la question immédiatement mais essaie de calmer le jeu.

Puis, à partir du vers 14, il fait appel naïvement à l'objectivité du Loup pour qu'il reconnaisse que les lois de la physique le disculpent. II énumère tous les éléments à décharge (« dans le courant », « plus de vingt pas au dessous d'elle»]; il en tire enfin fermement les conclusions, en redoublant le lien de conséquence (« et que par conséquent, en aucune façon »). Ses dernières paroles « troubler sa boisson » font écho à la première accusation du Loup («troubler mon breuvage») et il pense avoir ainsi clairement démontré son innocence.

2.2. Protestation d'innocence vaine
Sa deuxième réplique est beaucoup plus courte: deux vers seulement.
Peut être sent il déjà l'inutilité de sa résistance? II donne à sa protestation d'innocence la forme d'une question sûrement pour ne pas braquer davantage le Loup contre lui. L'impossibilité matérielle d'avoir pu nuire au loup constitue pourtant un alibi imparable: « je n'étais pas né». Il rappelle d'ailleurs son extrême jeunesse (« je tète encor ma mère»), et met ainsi en avant, implicitement, sa complète incapacité de porter préjudice à qui que ce soit. Sa dernière réplique, sous la forme de quatre monosyllabes, est à peine esquissée. L'Agneau ne cherche plus à construire son plaidoyer, il perd pied devant les attaques hargneuses du Loup qui lui confisque la parole.

3. Des personnages vivants
Dans sa dédicace «A Monseigneur le Dauphin » du premier recueil de fables, La Fontaine rappelle le principe qui inspire les fables et surtout les siennes: « Tout parle en mon ouvrage [...]. Je me sers d'animaux pour instruire les hommes.» La réussite des fables de La Fontaine tient à ce que ses animaux sont humanisés, mais cette métamorphose s'inscrit toujours dans !a logique de leur nature, de leur physique, de leur comportement animal, ce qui rend encore plus convaincant le passage du récit à la leçon morale qu'on peut en tirer.

3.1. Cadre naturel et réalité animale
Dans la fable, les deux animaux sont d'abord présentés dans un milieu naturel, « dans le courant d'une onde pure», plus suggéré que décrit par des détails pittoresques: La Fontaine se sert ici, comme dans sa fable intitulée « Le Héron » de termes d'une grande simplicité et aux sonorités pleines de douceur, de fluidité... Le décor est réduit au minimum: à la fin de la fable, il est seulement fait mention des « forêts » où le Loup entraîne l'Agneau pour le tuer et qui pourraient figurer la coulisse où, loin du regard des spectateurs et par souci des bienséances, s'accomplissent les actions sanglantes dans les tragédies classiques !
Seule la majuscule à leur nom les caractérise et les distingue, leur donne un statut particulier dans leur espèce. La réalité animale de chacun des deux protagonistes est rappelée par des traits peu nombreux mais qui vont à l'essentiel: pas de description encore une fois, mais le Loup est une bête « cruelle» poussée par « la faim», l'Agneau « tète» sa mère et vit au milieu des « chiens» et des « bergers ».

3.2. Des animaux ou des hommes ?
Ce sont ces quelques caractéristiques animales qui servent à La Fontaine en quelque sorte d'armature pour développer, par les propos que tient chacun, un caractère propre qui correspond à leur apparence et à leur comportement.

Le caractère du Loup
Ce sont leurs paroles qui les peignent en profondeur et nous y adhérons d'autant mieux qu'elles correspondent parfaitement à ce que leur aspect et leur comportement animal laissaient attendre. Le Loup se comporte en prédateur, soumis à ses instincts, à sa «faim» , à ses pulsions agressives et cruelles: son discours est plein de menaces «Tu seras châtié » , d'affirmations sans fondement.

Le caractère de l'Agneau
L'Agneau est un être tout d'innocence - ne dit on pas « doux comme un agneau » ? -, de bonne foi et de douceur qui s'exprime sur un ton déférent et respectueux. Le lecteur a d'autant moins de peine à passer du monde animal au monde humain que La Fontaine nous y prépare habilement. Quand l'Agneau s'adresse au Loup comme un modeste sujet face à son Monarque, («Sire», «Votre Majesté»), La Fontaine nous invite â voir derrière le récit animalier les rapports de force de la société humaine du XVIIème siècle.

La morale de la fable

Le lecteur du XVIIème siècle dépasse ce contexte historique, transpose ce récit dans le monde contemporain; il reconnaît derrière le Loup et l'Agneau des individus qu'il côtoie, élargit la fable à des situations qui dépassent les simples rapports individuels, pour y retrouver le reflet des relations internationales lorsque des superpuissances agressent de petits États dont les richesses naturelles les rendent aussi appétissants qu'un agneau dodu...


Dans cette fable qui fait désormais partie de notre imaginaire, La Fontaine ne nous donne ni leçon de vie, ni conseil pratique: c'est un simple et banal constat « La raison du plus tort est toujours la meilleure » mais que la forme catégorique de l'affirmation («toujours», le présent de vérité générale) semble interdire de contester. À chacun de tirer pour sa propre survie de cette conception bien pessimiste des relations humaines les pratiques, les précautions qui s'imposent.

Source ANNABAC – FRANÇAIS éditions HATIER –

LUPUS ET AGNUS
Ad rivum eundem lupus et agnus venerant, siti compulsi.
Superior stabat lupus,
longeque inferior agnus.
Tunc fauce improba
latro incitatus iurgii causam intulit;
'Cur' inquit 'turbulentam fecisti mihi
aquam bibenti?' Laniger contra timens
Qui possum, quaeso, facere quod quereris, lupe?
A te decurrit ad meos haustus liquor'.
Repulsus ille veritatis viribus
Ante hos sex menses male' ait 'dixisti mihi'.
Respondit agnus 'Equidem natus non eram'.
'Pater hercle tuus' ille inquit 'male dixit mihi';
atque ita correptum lacerat iniusta nece.
Haec propter illos scripta est homines fabula
qui fictis causis innocentes opprimunt.

Pour Paul Ricoeur, le fait que le loup cherche des arguments pour justifier qu'il dévore l'agneau est déjà un progrès par rapport à la violence brute de celui qui engloutirait sa victime sans dire un mot. Ce besoin de justifier son agressivité et de la présenter comme une riposte légitime révèle que le loup est conscient que la violence pure est inacceptable car les conduites entre individus doivent être guidées par la raison.
Donc, même s'il déraisonne, le loup porte en lui le germe de la raison ; c'est du moins l'analyse de P. Ricoeur dans La Violence (1967, éd. Desclée de Brouwer, p.87).
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#Posté le vendredi 14 juillet 2006 11:33

Modifié le lundi 08 mars 2010 08:38

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